Profils alimentaires pédiatriques à risque de carences

Repérage clinique et proposition de bilan biologique pratique — enfant avec restriction alimentaire marquée
Principe général. Le risque dépend de la durée de la restriction, des quantités réellement consommées, de l’existence d’aliments enrichis ou de suppléments, de l’âge et de la vitesse de croissance. Il n’existe pas de « panel universel » validé pour tout enfant sélectif asymptomatique : le bilan doit être guidé par l’anamnèse nutritionnelle, la croissance et l’examen clinique.
Profil alimentaire Carences / déficits à craindre Symptômes et signes possibles Bilan biologique raisonnable
1. Enfant de 3–5 ans consommant presque exclusivement du lait et/ou des produits laitiers
Très peu ou pas de viande, œufs, légumineuses, fruits, légumes ou céréales variées.
  • Fer — risque majeur. Le lait de vache est pauvre en fer et un apport abondant peut déplacer les aliments riches en fer.
  • Vitamine C. Très peu présente dans le lait de vache; risque si aucun fruit/légume.
  • Vitamine D. Apport alimentaire souvent insuffisant en l’absence de supplémentation/enrichissement et selon exposition solaire.
  • Folates (vitamine B9). Risque si absence quasi totale de légumes, légumineuses et céréales enrichies.
  • Zinc. Possible si alimentation extrêmement monotone, bien que les laitages en apportent une partie.
  • Fibres. Quasi absentes → constipation fréquente.
  • Vitamine B12. Moins typiquement déficitaire si quantité importante de lait/produits laitiers; à rechercher si apports réellement faibles, malabsorption, régime maternel végane lors d’un allaitement prolongé ou signes compatibles.
  • Carence martiale : pâleur, fatigue, irritabilité, baisse des performances, pica; tachycardie si anémie importante.
  • Vitamine C : gingivorragies, pétéchies/ecchymoses, douleurs osseuses ou des membres, refus de marche/boiterie, mauvaise cicatrisation; scorbut après restriction sévère prolongée.
  • Vitamine D : souvent asymptomatique; douleurs osseuses, faiblesse musculaire; rachitisme si sévère : déformations, élargissement métaphysaire, retard moteur.
  • B9 : anémie macrocytaire/mégaloblastique, pâleur, asthénie, glossite, anorexie, cassure pondérale possible.
  • Zinc : ralentissement staturo-pondéral, dermatite péri-orificielle/acrale, alopécie, diarrhée, infections répétées, troubles du goût/appétit.
  • Excès de lait : constipation, satiété précoce, restriction secondaire des autres groupes alimentaires.
Première ligne si restriction marquée/prolongée :
  • NFS avec indices érythrocytaires + réticulocytes.
  • Ferritine + CRP (ou autre marqueur inflammatoire) pour interpréter la ferritine.
  • 25-OH-vitamine D si absence de supplémentation, faible exposition ou signes osseux.
À ajouter selon l'anamnèse / la clinique :
  • Vitamine B12 + folates si macrocytose, anémie inexpliquée, apports très limités ou signes neurologiques; si B12 limite : acide méthylmalonique (MMA) ± homocystéine.
  • Vitamine C plasmatique uniquement si suspicion clinique réelle de scorbut; dosage sensible aux apports récents.
  • Zinc plasmatique si signes compatibles ou restriction extrême; interprétation prudente (inflammation, heure du prélèvement, hypoalbuminémie).
  • Si signes de rachitisme : Ca, phosphate, phosphatases alcalines (PAL), PTH, 25-OH-D ± Mg.
2. Enfant consommant presque uniquement des féculents
Pâtes, pain, riz, pommes de terre; presque aucun fruit, légume, produit laitier, viande, poisson, œuf ou légumineuse.
  • Fer. Risque élevé, surtout si céréales raffinées et absence de sources animales; biodisponibilité réduite par les phytates.
  • Vitamine B12. Risque important si aucun aliment animal ni aliment enrichi.
  • Folates (B9). Risque variable; moindre si farines/céréales enrichies, élevé si alimentation très raffinée non enrichie.
  • Vitamine C. Risque majeur en absence complète de fruits/légumes.
  • Vitamine D. Risque fréquent.
  • Calcium. Apport alimentaire très faible si absence de laitage ou aliments enrichis.
  • Zinc. Risque accru, notamment avec fortes charges en phytates.
  • Thiamine (vitamine B1). À ne pas oublier si alimentation surtout à base de riz blanc/céréales très raffinées et très peu diversifiée.
  • Iode. Possible si absence de sel iodé, produits laitiers, poissons et aliments enrichis.
  • Protéines / acides aminés essentiels. Risque selon quantité et variété des féculents.
  • Acides gras essentiels. Risque si alimentation très pauvre en matières grasses.
  • Fer : pâleur, fatigue, irritabilité, pica, baisse des capacités attentionnelles; anémie microcytaire.
  • B12 : macrocytose ou anémie mégaloblastique, glossite; surtout signes neurologiques : paresthésies, troubles de la marche, faiblesse, hypotonie, troubles cognitifs ou régression chez le jeune enfant.
  • B9 : anémie macrocytaire, fatigue, glossite, anorexie; pas de syndrome neurologique typique comme dans la carence B12.
  • Vitamine C : ecchymoses/pétéchies, gingivorragies, douleurs des membres, boiterie/refus de marche.
  • Vitamine D / calcium : douleurs osseuses, faiblesse, retard moteur, rachitisme; hypocalcémie sévère : paresthésies, tétanie, spasmes, convulsions, QT long.
  • B1 : irritabilité, anorexie, faiblesse, neuropathie; formes sévères : insuffisance cardiaque ou encéphalopathie.
  • Zinc : retard de croissance, dermatite, alopécie, diarrhée, dysgueusie.
  • Iode : goitre parfois; hypothyroïdie si déficit important, avec fatigue, constipation, ralentissement de croissance; le déficit léger peut être cliniquement silencieux.
  • Déficit protéino-énergétique : cassure pondérale puis staturale, fonte musculaire, parfois œdèmes si sévère.
Première ligne :
  • NFS + réticulocytes.
  • Ferritine + CRP.
  • Vitamine B12 + folates; si B12 basse ou limite : MMA ± homocystéine.
  • 25-OH-vitamine D.
  • Bilan nutritionnel général si croissance atteinte : albumine, protéines totales, ionogramme, urée/créatinine, bilan hépatique.
Pour le métabolisme phosphocalcique :
  • Ca total avec albumine ou Ca ionisé si question d’hypocalcémie réelle.
  • Phosphate, PAL, PTH ± Mg.
  • Important : une calcémie normale, même ionisée, n’exclut pas un apport calcique chroniquement insuffisant, car la PTH maintient la calcémie au prix du squelette.
Ciblé :
  • Zinc si risque élevé/signes compatibles.
  • Vitamine C si signes de scorbut.
  • Thiamine (B1) si régime très riche en glucides raffinés, amaigrissement, vomissements prolongés ou symptômes neurologiques/cardiaques; traitement empirique urgent si forte suspicion clinique.
  • Iode : l’anamnèse (sel iodé, aliments enrichis) est centrale. TSH/fT4 recherchent une conséquence thyroïdienne mais ne dépistent pas bien une carence iodée légère. L’iode urinaire est surtout un marqueur de population, peu fiable sur un prélèvement isolé individuel.
3. Enfant végane / végétalien
Aucun produit d'origine animale. Ici on suppose une alimentation végétale relativement variée; si elle se limite réellement aux seuls fruits et légumes, le risque énergétique et protéique devient beaucoup plus important.
  • Vitamine B12 — priorité absolue. Les aliments végétaux non enrichis ne constituent pas une source fiable. Supplémentation régulière nécessaire.
  • Fer. Les apports peuvent être quantitativement corrects mais le fer non héminique est moins biodisponible.
  • Vitamine D. Risque comparable ou supérieur à celui de la population générale selon exposition et supplémentation.
  • Iode. Risque si absence de sel iodé/aliments enrichis; poissons, produits laitiers et œufs étant exclus.
  • Calcium. Risque si boissons végétales/aliments enrichis insuffisants.
  • Zinc. Biodisponibilité diminuée par les phytates.
  • Oméga-3 à longue chaîne (DHA/EPA). Absents ou très faibles sans microalgues; ALA végétal à assurer.
  • Protéines. Besoins généralement couvrables si alimentation variée et énergétique suffisante; attention chez les petits mangeurs.
  • Sélénium. Peut être limite selon choix alimentaires et teneur des sols.
  • Folates (B9) et vitamine C. En général bien couverts si fruits, légumes et légumineuses variés.
  • B12 : fatigue, pâleur, glossite, macrocytose; chez le nourrisson/jeune enfant : retard ou régression du développement, hypotonie, irritabilité, troubles de la marche; atteinte neurologique potentiellement irréversible si prolongée.
  • Fer : fatigue, pâleur, pica, baisse de concentration; parfois anémie.
  • Vitamine D/calcium : douleurs osseuses, faiblesse, rachitisme si sévère.
  • Iode : goitre/hypothyroïdie dans les formes marquées; déficit léger souvent silencieux.
  • Zinc : retard de croissance, dermatite, alopécie, diarrhée, baisse d’appétit.
  • Apport énergétique/protéique insuffisant : faible prise pondérale ou cassure de courbe, masse musculaire réduite.
Surveillance clinique :
  • Courbes poids–taille–IMC, vitesse de croissance, développement; interrogatoire précis sur supplémentation B12/D, sel iodé, aliments enrichis, protéines et calcium.
Biologie :
  • B12 : ESPGHAN recommande de surveiller les paramètres métaboliques de B12 chez les enfants/adolescents véganes pendant les périodes de croissance rapide et/ou si supplémentation/apports inadéquats : B12 plasmatique + MMA et/ou homocystéine.
  • NFS + ferritine + CRP si suspicion d’insuffisance martiale, apports faibles, croissance rapide, symptômes ou antécédent de déficit.
  • 25-OH-vitamine D si risque clinique, apports/supplémentation insuffisants ou signes osseux.
  • Ca, phosphate, PAL, PTH ± Mg si apports calciques faibles ou signes osseux; la calcémie seule est un mauvais reflet des réserves/apports chroniques.
  • Zinc si symptômes ou forte restriction.
  • TSH/fT4 si suspicion de dysfonction thyroïdienne; ils ne constituent pas un dépistage sensible de la carence iodée légère.
À retenir : la prévention repose davantage sur une supplémentation B12 fiable et une alimentation planifiée que sur des dosages répétés indiscriminés.

Points transversaux importants

SujetRepère pratique
B9 = folates Oui. « Folates » désigne les formes naturelles/alimentaires de vitamine B9; « acide folique » est la forme synthétique utilisée notamment dans les suppléments et aliments enrichis.
B9 et B12 Une carence de l’une ou de l’autre peut provoquer une anémie mégaloblastique. La différence critique est l’atteinte neurologique de la carence en B12. Donner de l’acide folique seul peut corriger l’anémie d’une carence en B12 et ainsi masquer le signal hématologique alors que l’atteinte neurologique progresse. En présence de macrocytose ou de suspicion de carence en folates, il est donc prudent de connaître le statut B12 avant ou simultanément au traitement.
Réserves de folates Réserves corporelles limitées : une carence peut apparaître en quelques mois lorsque les apports deviennent très faibles, beaucoup plus rapidement qu’une carence alimentaire en B12 chez un sujet ayant initialement des stocks normaux.
Vitamine C et scorbut L’OMS indique qu’environ 10 mg/j ou moins peuvent suffire à prévenir le scorbut, mais ce seuil minimal ne correspond pas à l’apport recommandé pour une santé optimale. Un régime sans vitamine C peut mener au scorbut en environ 2–3 mois. Quelques fraises ou une portion de kiwi/agrumes couvrent facilement ce seuil minimal; quelques grains de raisin ou une demi-banane apportent nettement moins.
Calcium : attention à l’interprétation La calcémie est étroitement régulée. Un enfant peut avoir des apports calciques insuffisants avec Ca total et Ca ionisé normaux grâce à l’augmentation de PTH et au remodelage osseux. Pour rechercher une conséquence métabolique d’un déficit d’apport : considérer ensemble Ca, phosphate, PAL, PTH, 25-OH-D et Mg, en fonction de la clinique.
Ferritine La ferritine est le meilleur marqueur courant des réserves en fer, mais elle augmente avec l’inflammation; l’interpréter avec la CRP (ou un contexte inflammatoire clairement absent).
Signaux d’alarme nécessitant une évaluation rapide : cassure staturo-pondérale importante, régression ou anomalie neurologique, refus de marche/douleurs osseuses inexpliquées, gingivorragies/purpura avec régime sans fruits/légumes, tétanie ou convulsions, œdèmes, tachycardie/insuffisance cardiaque, anémie sévère, vomissements prolongés ou tableau compatible avec carence en thiamine.

Lecture rapide : quel bilan de base choisir ?

SituationBilan minimal pratiqueCompléments ciblés
Lait/laitages quasi exclusifs NFS, ferritine + CRP; ± 25-OH-D selon supplémentation/risque B12/B9, zinc, vitamine C; bilan phosphocalcique si signes
Féculents quasi exclusifs NFS, ferritine + CRP, B12, folates, 25-OH-D; bilan nutritionnel si croissance atteinte Ca/P/PAL/PTH/Mg, zinc, vitamine C, B1; thyroïde selon contexte iodé
Végane Vérifier impérativement supplémentation B12; B12 ± MMA/homocystéine selon ESPGHAN; NFS/ferritine et 25-OH-D si suspicion/apports insuffisants Bilan phosphocalcique, zinc, TSH/fT4 selon clinique et qualité des apports

Sources principales

Document de synthèse clinique. Les dosages proposés sont une stratégie pragmatique et doivent être adaptés à l’âge, à la courbe de croissance, aux suppléments reçus, à la durée et à la sévérité de la restriction alimentaire ainsi qu’aux recommandations locales.