Lactobacillus et gastroentérite aiguë chez l’enfant
Message clé
Les Lactobacillus ne sont pas le traitement central de la gastroentérite aiguë. Le traitement essentiel reste la solution de réhydratation orale (SRO), la poursuite de l’alimentation et la surveillance clinique de la déshydratation.
Certains probiotiques contenant des souches précises de Lactobacillus peuvent être proposés comme adjuvant, avec un bénéfice attendu modeste et dépendant de la souche. L’effet ne doit pas être extrapolé à “tous les probiotiques” ni à “tous les Lactobacillus”.
Ce qui est prouvé, probable ou débattu
| Niveau | Conclusion pratique | Implication en cabinet |
|---|---|---|
| Prouvé / consensuel | La SRO est le traitement de base. Les probiotiques ne corrigent pas une déshydratation et ne doivent jamais retarder l’évaluation clinique. | Prioriser hydratation, diurèse, poids, état général, fréquence des selles/vomissements. |
| Probable mais modeste | Chez certains enfants, certaines souches peuvent raccourcir la diarrhée d’environ quelques heures à moins d’un jour. | Option raisonnable si enfant sain, symptômes gênants, parents demandeurs, début précoce. |
| Débattu | Deux grands RCT nord-américains (Schnadower/PECARN, NEJM 2018, n=971 ; Freedman, NEJM 2018, n=886) n'ont trouvé aucun bénéfice de LGG vs placebo dans la GEA pédiatrique (cohorte vaccinée contre le rotavirus, majorité de formes légères). La revue Cochrane 2020 (Collinson et al.) a révisé ses conclusions antérieures favorables après correction du biais de publication : pas de différence démontrée sur les diarrhées ≥ 48h, preuves très faibles sur la durée. Ces résultats contrastent avec les méta-analyses européennes (contexte épidémiologique et vaccination différents). | Expliquer que le bénéfice est incertain, contexte-dépendant, souche-dépendant, et non indispensable. L'efficacité semble plus nette dans les pays à forte prévalence de rotavirus non vacciné. |
| À éviter | Immunodépression sévère, cathéter veineux central, soins intensifs, prématurité fragile, barrière digestive très altérée. | Ne pas prescrire en routine dans ces situations sans avis spécialisé. |
Souches de Lactobacillus : lesquelles ont un intérêt ?
| Souche | Données dans la gastroentérite aiguë | Posologie étudiée | Décision pratique |
|---|---|---|---|
| Lactobacillus rhamnosus GG LGG / ATCC 53103 | Souche la plus étudiée. ESPGHAN 2023 : recommandation faible (GRADE weak), certitude de preuve basse (low). Deux grands RCT nord-américains (NEJM 2018) négatifs, mais méta-analyses européennes positives à dose ≥ 1010 UFC/j. Recommandation maintenue pour le contexte européen. | Souvent ≥ 1010 UFC/jour, typiquement 5–7 jours. | Optionnel. À proposer seulement si produit identifié clairement comme LGG et dose suffisante. |
| Lactobacillus reuteri DSM 17938 | Données hétérogènes. ESPGHAN 2023 : recommandation faible (GRADE weak), certitude de preuve très basse (very low). Un RCT récent (Szymński/Szajewska 2019) n’a trouvé aucune efficacité. Possible surtout à début précoce, infection à rotavirus. | 1–4 × 108 UFC/jour, souvent 5 jours. | Optionnel. Possible si disponible, surtout si début précoce, mais bénéfice non garanti. |
| L. rhamnosus 19070-2 + L. reuteri DSM 12246 | Quelques données favorables, moins disponibles en pratique courante. | Environ 2 × 1010 UFC de chaque souche/jour pendant 5 jours. | Peu pratique si produit non disponible ou souche non clairement indiquée. |
| L. helveticus R0052 + L. rhamnosus R0011 | ESPGHAN 2023 : recommandation forte contre (strong recommendation against), certitude de preuve modérée. Deux études de bonne qualité ont montré une absence d’efficacité. | Variable selon produits. | À ne pas recommander spécifiquement pour traiter une gastroentérite aiguë. |
| “Lactobacillus” non spécifié | Impossible d’extrapoler l’effet d’une souche à une autre. | Dose souvent non comparable aux essais. | Éviter les prescriptions vagues. Vérifier souche + UFC + durée. |
Indications et non-indications
| Situation clinique | Intérêt du Lactobacillus | Conduite |
|---|---|---|
| Gastroentérite aiguë simple, enfant sain, hydratation correcte | Optionnel : bénéfice modeste, surtout si introduit tôt. | SRO + alimentation. Ajouter LGG ou L. reuteri DSM 17938 si souhaité, en expliquant l’incertitude. |
| Vomissements importants empêchant l’hydratation | Non prioritaire. | SRO fractionnée, évaluer ondansétron selon contexte local/protocole, surveillance rapprochée. |
| Déshydratation modérée à sévère | Aucun rôle immédiat. | Réhydratation orale supervisée ou IV selon gravité. Ne pas retarder la prise en charge. |
| Sang dans les selles, douleurs importantes, fièvre élevée persistante | Non prioritaire. | Évaluation bactérienne/invasive selon contexte, coproculture si indiqué, avis si signes de gravité. |
| Diarrhée associée aux antibiotiques | Intérêt plus logique, surtout LGG selon les données disponibles. | Discuter prévention chez enfant à risque ou antécédent de diarrhée sous antibiotique. |
Posologie pratique possible au cabinet
| Souche | Dose cible | Durée | Produits disponibles en Suisse | Points pratiques |
|---|---|---|---|---|
| Lactobacillus rhamnosus GG | ≥ 1010 UFC/jour | 5 jours, jusqu’à 7 jours | LGG® (capsules, 10 mrd UFC/2 caps — Redcare/pharmacies CH ≌ CHF 32/30 caps) Dicoflor® Gouttes (1 mrd UFC/goutte, nourrissons, pharmacies CH) Culturelle® Kids (disponible online CH) | Vérifier “ATCC 53103” sur l’emballage. Ouvrir la capsule pour les jeunes enfants, mélanger dans eau tiède (< 37 °C). Pas de jus de fruits ni boisson chaude. |
| Lactobacillus reuteri DSM 17938 | 1–4 × 108 UFC/jour | 5 jours | BioGaia Protectis® gouttes (108 UFC/5 gouttes, dès naissance, Sun Store / Amavita / Coop Vitality / Redcare CH) BiGaia® gouttes (identique DSM 17938, Sun Store CH) | Agiter avant utilisation. 5 gouttes/jour en une prise, à t° ambiante. Conservation ≤ 25°C après ouverture (3 mois). Dose ≈ limite inférieure ESPGHAN ; certaines études utilisent 4 × 108 UFC. |
Administrer à distance des boissons chaudes (> 37 °C). Le choix dépend surtout de la souche disponible, de la dose réellement contenue dans le produit et de la tolérance.
Statut en Suisse : ces produits sont des compléments alimentaires (non remboursés LaMal), disponibles sans ordonnance en pharmacie ou droguerie. La qualité (UFC viables, conservation) varie entre produits. Toujours vérifier la souche exacte (ex : "ATCC 53103" pour LGG, "DSM 17938" pour reuteri) sur l'emballage avant de recommander.
Points de sécurité
- Ne pas utiliser en routine chez enfant immunodéprimé sévère, porteur de cathéter veineux central, hospitalisé en soins intensifs, prématuré fragile ou avec atteinte majeure de la barrière digestive.
- Effets indésirables habituels : ballonnements, inconfort abdominal, constipation ou selles modifiées ; réactions allergiques rares.
- La qualité des produits varie : souche, quantité d’UFC viable, conservation et date de péremption sont importants.
- Ne pas présenter le probiotique comme “traitement anti-infectieux” : c’est un adjuvant symptomatique potentiel.
Stratégie cabinet
- Évaluer la gravité : état général, soif, diurèse, muqueuses, temps de recoloration, fréquence des vomissements/selles, poids si possible.
- Mettre la SRO au centre : petites quantités répétées, surtout si vomissements ; éviter jus, sodas et boissons hyperosmolaires.
- Continuer l’alimentation selon tolérance ; ne pas imposer de jeûne prolongé.
- Décider du Lactobacillus : uniquement si enfant sain, gastroentérite simple, produit avec souche identifiée et dose adéquate.
- Donner des critères de reconsultation : baisse de diurèse, léthargie, vomissements incoercibles, sang dans les selles, fièvre persistante, douleur abdominale importante, aggravation ou absence d’amélioration.
Phrase simple pour les parents
“Le plus important est de bien réhydrater avec la solution de réhydratation orale. Un Lactobacillus précis peut parfois raccourcir un peu la diarrhée, mais l’effet est modeste et pas garanti. On peut l’utiliser chez un enfant par ailleurs sain, mais ce n’est pas indispensable.”
Synthèse décisionnelle
| Question | Réponse courte |
|---|---|
| Est-ce indispensable ? | Non. La SRO est indispensable ; le Lactobacillus est un adjuvant. |
| Quel bénéfice attendre ? | Modeste. Au mieux une réduction limitée de la durée des symptômes, souche-dépendante. |
| Quelle souche choisir ? | Si utilisé : plutôt LGG ou L. reuteri DSM 17938, avec dose suffisante. |
| Quand éviter ? | Immunodépression, cathéter central, soins intensifs, prématurité fragile, déshydratation ou signes de gravité nécessitant d’abord une évaluation. |
Sources principales
- ESPGHAN Special Interest Group on Gut Microbiota and Modifications. Probiotics for the Management of Pediatric Gastrointestinal Disorders, position paper 2022/2023.
- ESPGHAN Working Group. Use of probiotics for the management of acute gastroenteritis in children: an update.
- Collinson S et al. Probiotics for treating acute infectious diarrhoea. Cochrane Database Syst Rev. 2020.
- Schnadower D et al. Lactobacillus rhamnosus GG versus placebo for acute gastroenteritis in children (PECARN trial, n=971). N Engl J Med. 2018;379:2002–2014. NEJM — RCT négatif (contexte nord-américain, rotavirus vacciné).
- Freedman SB et al. Multicenter trial of a combination probiotic for children with gastroenteritis (n=886). N Engl J Med. 2018;379:2015–2026. NEJM — RCT négatif (L. rhamnosus R0011 + L. helveticus R0052, Canada).
- Collinson S et al. Probiotics for treating acute infectious diarrhoea. Cochrane Database Syst Rev. 2020;Issue 12. Cochrane Library — Conclusions révisées : pas de différence démontrée après correction du biais de publication.