Douleurs chroniques pédiatriques
dans les maladies chroniques

Aide-mémoire clinique · Cabinet de médecine générale · Lausanne

Usage médecin Biopsychosocial Multimodal
WHO 2020 Guidelines on management of chronic pain in children
IASP 2021 Pain in Children — Management
SIGN 2018 Management of chronic pain in children and young people
AAP 2024 Safety & Efficacy of Gabapentin — Hospital Pediatrics
Modèle biopsychosocial — OMS 2020 Standard of care
🔬 Biologique
  • Type de douleur : nociceptive / neuropathique / mixte
  • Maladie sous-jacente (intensité, évolution)
  • Sensibilisation centrale
  • Effets des traitements de la maladie
  • Comorbidités (troubles du sommeil, fatigue)
🧠 Psychologique
  • Anxiété, dépression (fréquents → amplificateurs)
  • Catastrophisation (enfant ET parents)
  • Stratégies de coping actives vs passives
  • Peur du mouvement (kinésiophobie)
  • Image corporelle, identité avec la maladie
🌐 Social
  • Absentéisme scolaire
  • Isolement des pairs
  • Dynamique familiale (surprotection)
  • Épuisement parental
  • Accès aux soins spécialisés
Algorithme
Démarche progressive Toujours démarrer par les piliers non-pharmacologiques
1
Évaluation initiale complète
Type de douleur (nociceptive / neuropathique / mixte) · Intensité (EVA, FLACC selon âge) · Retentissement fonctionnel (école, sommeil, social) · Facteurs psychologiques (anxiété, dépression, catastrophisation) · Réactions parentales · Traitements déjà essayés
2
Piliers non-pharmacologiques — 1ère ligne systématique
Physiothérapie progressive · TCC ou ACT (remboursés si prescription) · Éducation thérapeutique enfant + parents · Hygiène du sommeil · Maintien scolarité · Cohérence cardiaque / relaxation
3
Pharmacologie palier 1 — Douleur légère à modérée
Paracétamol ± ibuprofène selon type · Durée limitée, doses correctes · AINS topiques si localisé · Patch lidocaïne 5% si neuropathique localisé (facilite physio) · Réévaluation à 4–6 semaines
4
Pharmacologie palier 2 — Adjuvants (douleur neuropathique / persistante)
Amitriptyline faible dose (céphalées, douleur GI, douleurs diffuses) · Gabapentine (neuropathique, CRPS) — spécialiste · Réévaluation annuelle minimum · Toujours associé aux non-pharmacologiques
5
Orientation spécialisée / Palier 3
Consultation douleur pédiatrique si échec après 3 mois · Tramadol possible dès 12 ans (transition) · Morphine : maladies graves / fin de vie uniquement, avec opioid stewardship strict · Psychologue / pédopsychiatrie si composante psychologique importante
Pharma
Schéma pharmacologique détaillé WHO 2020 · SIGN 2018 · Guidelines pédiatriques
Palier 1
Non-opioïdes — Douleur légère à modérée
Molécule Indication préférentielle Posologie Remarques / CI / EI
Paracétamol Douleur légère, tout type, 1ère intention 15 mg/kg/dose
max 4×/j · max 75 mg/kg/j
1ère ligne universelle. Evidence limitée douleur chronique mais profil sécurité excellent. Toxicité hépatique si overdose.
Ibuprofène Douleur inflammatoire, arthrite, musculo 5–10 mg/kg/dose
max 3–4×/j · max 40 mg/kg/j
Supérieur paracétamol si inflammation. Eviter IR, antécédents GI, déshydratation. Durée la plus courte possible.
Naproxène Arthrite juvénile, douleur musculo prolongée 5–7 mg/kg/dose
2×/j
Bonne option pour 2×/j. Mêmes précautions que ibuprofène. Evidence naproxen pour patellofemoral pain syndrome.
AINS topiques
(diclofénac gel)
Douleur localisée non-neuropathique 3–4×/j sur zone
douleur
Bonne tolérance systémique. Préférer si risque GI/rénal. Evidence adulte extrapolée.
Lidocaïne 5%
patch
Douleur neuropathique localisée 1 patch 12h/24h
sur zone douloureuse
Facilite compliance physiothérapie. EI : hypersensibilité locale occasionnelle. Evidence level 3 pédiatrique.
Palier 2
Adjuvants — Douleur neuropathique / persistante modérée-sévère
Hors AMM douleur pédiatrique Large expérience clinique
Molécule Indication préférentielle Posologie Remarques / CI / EI
Amitriptyline
(faible dose)
Céphalées chroniques · Douleurs GI fonctionnelles · Douleurs diffuses · Douleur mixte noci/neuro Départ : 5–10 mg/j soir
Augmentation lente
Cible : ~1 mg/kg/j
(max 25–50 mg/j)
EI : sédation (utile si insomnie), constipation, xérostomie, prise de poids.
ECG avant si cardiopathie ou QTc limite. Éviter si antécédents arythmie.
Amélioration qualité de vie +15% (RCT fonctionnel GI). Effet antalgique en 2–4 sem.
Gabapentine Douleur neuropathique · CRPS · Drépanocytose (douleur chronique) · Neurofibromatose Départ : 5 mg/kg/j en 3 prises
Augmenter /semaine
Cible : 15–35 mg/kg/j
(max 3600 mg/j)
EI : sédation, ataxie, vertiges (souvent transitoires).
Evidence : bonne dans CRPS pédiatrique (70% nécessitent adjuvant).
Spécialiste recommandé pour initiation.
Prégabaline 2ème ligne si gabapentine inefficace ou mal tolérée Spécialiste Moins étudié en pédiatrie. Réserver au spécialiste douleur. Mêmes EI que gabapentine.
Nortriptyline Alternative amitriptyline si sédation excessive 5–10 mg/j soir
Titration identique
Moins sédatif qu'amitriptyline. Profil EI similaire. Expert opinion.
Palier 3
Opioïdes — Indications très restreintes
Opioid stewardship strict · WHO 2020
Molécule Indication Posologie Remarques
Tramadol Transition palier 1→morphine · Douleur modérée-sévère · Dès 12 ans 1–2 mg/kg/dose
max 3–4×/j
max 400 mg/j
Contre-indiqué < 12 ans. Variabilité CYP2D6. EI: nausées, vertiges, dépendance. Durée la plus courte possible.
Morphine orale Douleur sévère maladie grave · Fin de vie · Drépanocytose crise sévère 0,2–0,4 mg/kg/dose
Titration progressive
Pas de ceiling effect
Spécialiste obligatoire. Opioid stewardship : plan de continuation/sevrage défini dès le départ. Réévaluation continue bénéfice/risque. Pas d'indication en douleur chronique primaire non-cancéreuse.
🚫 Codéine contre-indiquée < 12 ans (Reye / CYP2D6)
🚫 Aspirine contre-indiquée chez l'enfant (syndrome de Reye)
🚫 Opioïdes en 1ère ligne douleur chronique non-cancéreuse
✓ Réévaluer efficacité + EI minimum 1×/an
✓ AINS : durée la plus courte possible
Non-Φ
Interventions non-pharmacologiques 1ère ligne — aussi efficaces que la médication, souvent davantage
🏃
Physiothérapie
Evidence forte
  • Mouvement progressif malgré la douleur — pilier absolu
  • Graded motor imagery / mirror therapy si CRPS
  • Ergothérapie pour activités quotidiennes
  • Désensibilisation sensorielle si hyperalgésie
  • Objectif : 6h/j physiothérapie intensive si CRPS sévère (Boston Children's)
🧠
TCC — Thérapie Cognitivo-Comportementale
Evidence forte
  • La plus étudiée : réduit douleur, anxiété, incapacité
  • Efficace en présentiel ET en distanciel (evidence modérée)
  • Cible catastrophisation, peur du mouvement, évitement
  • Inclure les parents dans le processus thérapeutique
🌿
ACT — Acceptance & Commitment Therapy
Evidence modérée
  • Particulièrement indiqué dans maladies chroniques sans guérison
  • "Vivre avec" plutôt que "combattre" — flexibilité psychologique
  • Réduit détresse sans nécessiter réduction de la douleur
  • Adapté dès 10–12 ans avec version enfant
🌀
Hypnose pédiatrique
Evidence forte
  • Les enfants sont d'excellents sujets (hypnotisabilité maximale)
  • Efficace : douleur procédurale, GI fonctionnel, céphalées, CRPS
  • Peut être apprise par l'enfant (autohypnose)
  • Diminue aussi anxiété et recours aux urgences
🌬️
Techniques corps-esprit
Evidence modérée
  • Cohérence cardiaque (5s in / 5s out × 5 min, 3×/j) — outil cabinet
  • Relaxation musculaire progressive
  • Biofeedback (si disponible)
  • Yoga, mindfulness (evidence émergente pédiatrique)
💤
Sommeil — pilier transversal
Evidence forte
  • Dérèglement = amplificateur majeur de douleur et anxiété
  • Lever et coucher à heures fixes même en vacances
  • Pas de sieste chez l'ado (perturbe architecture nocturne)
  • Traiter en priorité si insomnie documentée
Parents
Conseils pratiques à transmettre aux parents Evidence + blogs de parents · Ce qui change réellement le quotidien
1
Plan d'action douleur à domicile (niveaux 1/2/3)
Actions prédéfinies selon intensité → évite panique et recours urgences. Préparer avec le médecin, afficher à la maison.
2
Ne pas demander "tu as encore mal ?"
Observer le comportement. L'attention portée sur la douleur augmente sa perception. Laisser l'enfant en parler spontanément.
3
Récompenser le fonctionnement, pas l'absence de douleur
Féliciter l'effort d'aller à l'école, de faire de la physio, de sortir avec des amis malgré la douleur.
4
"Pain kit" maison prêt à l'emploi
Bouillotte, musique calme, balle anti-stress, app respiration, médication de crise. Disponible sans chercher → réduit l'escalade d'anxiété.
5
Distraction active pendant une crise
Puzzle, dessin, jeu, musique → réduit perception douleur. TV passive moins efficace (maintient l'attention sur la douleur).
6
Construire l'autonomie de l'enfant
Apprendre à l'enfant à gérer une partie de sa douleur lui-même (respiration, médication de crise, appeler quelqu'un) → meilleur pronostic à long terme.
7
Prendre soin de soi comme parent
L'épuisement parental corrèle avec plus de douleur chez l'enfant et plus de catastrophisation. Ce n'est pas du luxe — c'est du soin.
8
Informer la fratrie de façon adaptée à l'âge
Jalousie et incompréhension fréquentes. Une fratrie bien informée devient souvent un soutien. Éviter les non-dits.
9
Maintenir les routines coûte que coûte
Lever / coucher / repas / activité physique à heures fixes même lors des poussées — le dérèglement amplifie tout.
10
Carnet de bord douleur (fiche disponible)
Identifier déclencheurs, mesurer progrès invisibles, structurer le discours au prochain RDV. Remplir le soir, pas devant l'enfant.
⚠️ Comportements parentaux à décourager activement
· Surprotection et dispense systématique d'activités · Catastrophisation visible (amplifie la peur de l'enfant) · Focalisation permanente sur la douleur en famille · Multiplier les examens sans indication médicale · TV prolongée comme "distraction" lors des crises · Culpabilisation de l'enfant ou de soi-même
Urgences
Signes d'alarme — Réévaluation urgente À distinguer de la douleur chronique habituelle
🌡️
Fièvre associée à la douleur → sepsis, arthrite septique
💥
Douleur soudaine, très intense, différente de l'habituel
🫁
Douleur thoracique + dyspnée (drépanocytose → syndrome thoracique aigu)
🧠
Signes neurologiques nouveaux (faiblesse, troubles visuels, céphalée en "coup de tonnerre")
⚖️
Perte de poids involontaire ou cassure de courbe de croissance
🩸
Sang dans les selles, urines ou vomissements
🦴
Gonflement articulaire chaud et rouge (arthrite septique, hémarthrose)
😶
Apathie soudaine ou agitation inhabituelle + refus total d'alimentation
Référer
Quand et vers qui orienter Selon situation clinique
Douleur difficile à contrôler après 3 mois de prise en charge optimale Consultation douleur pédiatrique spécialisée (CHUV / HUG pour la région lémanique)
Composante neuropathique ou CRPS confirmée Neuropédiatrie ou consultation douleur · Initiation gabapentine/amitriptyline en concertation
Anxiété, dépression ou catastrophisation significative Psychologue formé douleur chronique pédiatrique · Pédopsychiatrie si sévère
Limitations fonctionnelles majeures (école, mobilité) Physiothérapeute pédiatrique + ergothérapeute · Programme réhabilitation intensif
Maladie sous-jacente spécifique mal contrôlée Spécialiste de la maladie (rhumato, onco, hémato, gastro pédiatrique…)
Épuisement parental sévère ou dysfonction familiale Travailleur social · Psychologue familial · Association maladie concernée
Douleur sévère en fin de vie / maladie grave évolutive Soins palliatifs pédiatriques · CHUV / HUG équipe mobile